Archéologie et épidémies, l'exemple de Bondy (Seine-Saint-Denis)

Archéologie et épidémies, l’exemple de Bondy (Seine-Saint-Denis)

11 avril 2020 , par Claude Héron

Les épidémies dans l’histoire humaine : quelles traces archéologiques ?

Les chercheurs s’intéressent depuis longtemps aux épidémies du passé. Il est vrai qu’au-delà de sa soudaineté, une épidémie est un fait historique comprenant plusieurs dimensions : catastrophe sanitaire et démographique, c’est aussi une crise économique et sociale, un bouleversement des mentalités et des croyances.
L’humanité a traversé de nombreuses crises épidémiques dont les vestiges archéologiques et les sources historiques ont gardé la trace. Des sépultures de pestiférés ont, entre autres, été retrouvées à Bondy, dans le département de la Seine-Saint-Denis.

Les historiens face aux épidémies

Pour étudier les épidémies du passé, les historiens disposent de témoignages écrits d’époque et des travaux de leurs prédécesseurs parfois lointains : à la fin du Ve siècle apr. J.-C., l’historien athénien Thucydide donne ainsi, dans son ouvrage consacré à la guerre du Péloponnèse qui, de 431 à 411 av. J.-C., oppose Athènes et Sparte, un récit détaillé de l’épidémie qui frappe la Grèce entre 430 et 426. À la fin du Ve siècle apr. J.-C., Grégoire de Tours relate dans son Histoire des Francs plusieurs épidémies de peste, dont celles qui frappent Arles 549 et Clermont-Ferrand en 567, deux des nombreuses manifestations de la première grande pandémie pesteuse du Moyen Âge, qui se déroula entre le VIe et le VIIIe siècle.
Précieux, ces témoignages posent néanmoins plusieurs questions. Leur lecture ne permet pas toujours d’identifier avec certitude la maladie à l’origine de l’épidémie. Ainsi, l’épidémie de « peste » décrite par Thucydide semble plutôt correspondre une épidémie de typhus. Plus généralement, ces textes ne permettent pas une nosologie? précise car certaines maladies, quoique bien distinctes, présentent des symptômes semblables - par exemple le typhus et la fièvre typhoïde.
Ces documents ne permettent pas non plus de dresser des bilans précis de ces épidémies. Les historiens qui s’intéressent à la fin du Moyen Âge et à l’époque moderne disposent toutefois d’un éventail de sources historiques plus large, notamment pour ce qui concerne l’évaluation du nombre de morts. Ainsi, pour l’année 1348, année de l’arrivée en Europe de la seconde grande pandémie médiévale de peste, le registre paroissial, où sont notés par le prêtre de la paroisse naissances, mariages et décès, de Givry (Saône-et-Loire) montre que, sur une population d’environ 1500 habitants, on comptabilise... 649 enterrements, dont 630 sur la seule période de juin à septembre, contre 40 par an habituellement.

Les traces archéologiques des épidémies

Les sépultures de catastrophe

L’archéologie s’est, elle aussi, intéressée depuis longtemps aux épidémies, notamment par l’étude des sépultures dites « de catastrophe », c’est-à-dire l’inhumation en masse de défunts dans des sépultures collectives. Très tôt il est apparu que certaines de ces sépultures de catastrophe pouvaient, notamment pour les périodes médiévale et moderne, être mises en relation avec de grandes épidémies.
L’étude des restes osseux permettant l’analyse du profil démographique des populations inhumées dans des sépultures de catastrophes a permis aux archéo-anthropologues de mettre à mal quelques évidences. Les analyses ont ainsi montré qu’à la fin du Moyen Âge et au XVIe siècle, la peste ne faisait pas de distinction de sexe, d’âge ni, plus surprenant a priori, d’état sanitaire pré-existant : ce qui n’exclut toutefois pas une distinction de classe sociale car, à la fin du Moyen Âge, au moins, il est d’usage pour les élites urbaines de fuir au plus vite devant la peste pour se réfugier dans leurs demeures rurales : « Cito longe tarde  » comme on dit à l’époque : « Pars vite et reviens tard »....

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Relevé des trois sépultures de pestiférés découvertes rue Jules Guesdes à Bondy, en 2007
M. Kerien, C. Le Forestier / Inrap

Apports de la paléomicrobiologie

La microbiologie, science développée à la fin du XIXè siècle, a permis aux médecins d’identifier les micro-organismes responsables de la peste. En 1894, lors de l’épidémie de peste de Canton, le médecin et biologiste français (d’origine suisse) Alexandre Yersin découvre le bacille responsable de la peste. En 1898, c’est un autre médecin et biologiste français, Paul-Louis Simond, qui démontre le mécanisme de transmission de la peste bubonique à l’homme par la puce du rat.
Très récemment, le développement de la paléomicrobiologie a considérablement enrichi les connaissances apportées par l’archéologie. Le principe en est le suivant : protégée par l’émail dentaire, la pulpe de la dent conserve tous les germes en circulation dans le corps au moment du décès. Or la dent, comme les os du squelette, se conserve plutôt bien dans le sol, permettant de récupérer la pulpe et de procéder à différentes analyses. Les outils de la biologie moléculaire peuvent y rechercher un germe particulier et, depuis peu, dresser un panorama de tous les germes présents. Archéologie et paléomicrobiologie permettent donc de confirmer que des défunts issus d’une sépulture de catastrophe sont bien morts de la peste, le terme ayant souvent eu tendance, on l’a évoqué, à désigner plusieurs maladies épidémiques distinctes.
L’association de l’archéologie et de la paléomicrobiologie permet d’aller plus loin encore et de jeter un nouveau regard sur des scénarios épidémiques. Par exemple, malgré sa virulence, il est difficile d’expliquer comment la peste, qui sévit à Marseille en 1720, tue en quelques mois 40 000 des 80 000 habitants de la ville. De récentes analyses paléomicrobiologiques ont montré que des défunts découverts lors de fouilles archéologiques et incontestablement décédés de la peste étaient également atteint de maladies transmises par les ectoparasites, au premier rang desquels se trouve le pou de corps (à ne pas confondre avec le pou à cheveu). On sait depuis longtemps que c’est par le pou de corps que se transmet la fièvre de Wolhynie ou fièvre quintane, ou encore fièvre des tranchées, appellation liée à sa virulence chez les soldats de la première guerre mondiale. Supposé dès 1940 par un médecin français, Marcel Baltazard, oublié ensuite pendant plusieurs décennies, la possibilité que la peste puisse aussi être transmise, avec d’autres maladies, par le pou de corps est aujourd’hui prouvée et explique sa forte propagation au sein des populations du passé.
Archéologie et paléomicrobiologie mettent également en évidence les mutations qui peuvent caractériser un agent infectieux. Là encore, l’étude des grandes pandémies pesteuses médiévales et modernes montre que le bacille mute. C’est d’ailleurs l’une de ces mutations de hasard qui lui donne la possibilité d’être transmise par le pou de corps : d’où les ravages de l’épidémie de peste de Marseille en 1720, alors même que la ville est dotée de dispositifs de prévention. Malheureusement, ceux-ci vont s’avérer inopérants car, si la létalité de la maladie demeure la même, sa contagiosité est bien plus grande : d’où un bilan humain important. Une même remarque prévaut à l’évidence pour la peste de 1348, la peste noire : ce n’est ni la virulence particulière du bacille, ni le mauvais état sanitaire des populations qui expliqueraient les ravages d’une épidémie qui hante encore notre imaginaire collectif, mais l’extrême contagiosité de la bactérie. Enfin, la dangerosité de la maladie provenait sans doute également d’une « fragilité » génétique de la population qui n’avait plus croisé la peste depuis 600 ans et qui avait de ce fait perdu tout facteur d’immunité.

Témoignages de la peste du XIVè siècle à Bondy (Seine-Saint-Denis)

Des analyses de pulpe dentaire ont été menées sur des corps inhumés dans une sépulture de catastrophe découverte à Bondy en 2007. Les résultats suggèrent que les défunts sont morts de la peste, certainement durant la pandémie des années 1348-1352 qui a fait environ 25 millions de victimes en Europe, soit entre 30 et 50 % des habitants du continent : ces découvertes sont présentées dans l’article de Cyrille Le Forestier, archéo-anthropologue et responsable du chantier de Bondy, à consulter ci-dessous.

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La peste noire à Bondy [CLIC pour télécharger]

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Archéo-anthropologie funéraire en Seine-Saint-Denis [CLIC pour télécharger]
Patrimoine en Seine-Saint-Denis - N°18