Hommage à Jean-Pierre Lefebvre (1933-2025)
7 novembre 2025 , par , ,
Directeur de la Sodédat 93
Fils d’instituteurs, né à Mont-Saint-Aignan (Seine-Maritime) le 23 décembre 1933, Jean-Pierre Lefebvre est ingénieur chimiste de formation et travaille un temps au laboratoire des Ponts-et-Chaussées de Rouen. Dès ses 17 ans, il s’engage au sein du mouvement communiste, puis, de militant très actif, il passe au statut de permanent du parti communiste français en 1960. Il travaille aux côtés du maire du Havre, René Cance (1965-1968), puis du député Roland Leroy entre 1968 et 1970, avant de rejoindre le maire de Dieppe, Iréné Bourgeois (1971-1973). Homme de culture, Lefebvre est alors plus féru de politique et de littérature que d’architecture. Choqué par le retour à l’ordre en Tchécoslovaquie, il en fait part en conférence fédérale. Peu après, le PCF le presse de quitter la Normandie. Il rejoint la région parisienne avec l’appui de Leroy.
Aux côtés du directeur, Claude Bargas, Jean-Pierre Lefebvre devient en 1974 le directeur adjoint de la « SODÉDAT 93 », tout juste fondée. Présidée par Jean-Pierre Périllaud, conseiller général de Montreuil et Vice-président du Conseil général, la Sodédat est une nouvelle société anonyme d’économie mixte (SEM) d’équipement et d’aménagement du territoire créée par la Conseil général de la Seine-Saint-Denis. Rattachée à l’étatique Société centrale d’équipement du territoire (SCET), elle compte dans son actionnariat la Caisse des dépôts et consignations, la Chambre de commerce et d’industrie de Paris mais reste sous l’influence politique du Conseil général communiste, actionnaire majoritaire 1. Société d’aménagement et de construction, la Sodédat 93 a vocation à épauler les villes du département non pourvues de SEM municipale.
La Maladrerie, à Aubervilliers, est la première grande opération d’urbanisme de la Sodédat 93. Lefebvre fait confiance à Constantin Bouzemberg, urbaniste, qui lui suggère le nom de l’architecte Renée Gailhoustet pour mener à bien cette résorption d’habitat insalubre2. Pour connaître le travail de celle-ci, Lefebvre découvre alors Ivry-sur-Seine et revient enthousiasmé par les réalisations, achevées et en cours, mais aussi par les personnalités de Renée Gailhoustet et de Jean Renaudie. Définitivement séduit, il évoque, a posteriori, un « émerveillement initial »3. Suivront de très nombreuses opérations de rénovation des centres-villes anciens et autres zones d’aménagement concerté mêlant logements et équipements, notamment à Aulnay-sous-Bois, Bagnolet, Le Blanc-Mesnil, Clichy-sous-Bois, Drancy, L’Île-Saint-Denis, La Courneuve, Pierrefitte, Romainville, Saint-Denis, Stains, Villetaneuse jusqu’en 1992, mais aussi des collèges à Montfermeil, Noisy-le-Grand, Bobigny, Villepinte, Noisy-le-Sec, Sevran, Montreuil, Saint-Ouen, Dugny, Les Pavillons-sous-Bois, Rosny-sous-Bois...


La loi sur la décentralisation? confie, en effet, aux départements la construction des collèges. Elle offre une nouvelle opportunité à la Sodédat et à son directeur de mettre en œuvre une ambitieuse politique de rénovation et de construction. Comme pour le logement social, il s’évertue à ce que les collèges échappent à la répétition et à la normalisation, en privilégiant une architecture expressive, modulaire et évolutive. La recherche de diversité et de qualité architecturale est une constante, tout comme la volonté de faire de ces établissements scolaires des signaux urbains. Enfin, il exhorte les architectes à concevoir des espaces capables de susciter de nouvelles expériences pédagogiques et architecturales auprès des utilisateurs.


A la fin des années 1980, la Sodédat accompagne la création de zones d’activités sur le territoire, visant à compenser le départ des entreprises par la transformation d’anciennes emprises industrielles. Elle aménage, à Aubervilliers, la cité André Karman en 1987 et pilote l’année suivante la vaste opération de la ZAC Montjoie sur la Plaine Saint-Denis. Là, plus de 85 000 m² de surfaces d’ateliers et de bureaux sont développés dans des constructions neuves ou en réhabilitation, telle celle réalisée par Renée Gailhoustet dans les anciens ateliers Jeumont-Schneider.

Qualifiant lui-même la Sodédat de « laboratoire urbain », J.-P. Lefebvre s’y engagea avec conviction et enthousiasme4. Il permit à de jeunes architectes de faire leurs premières armes, tout en faisant appel à des créateurs expérimentés, dont certains venus de pays étrangers. Progressiste, il accorda une juste place aux femmes architectes et soutient dès la fin des années 1970, l’architecture de bois. Ecrivain à l’écriture acérée, il publia de nombreux ouvrages sur l’architecture et la politique urbaine, mais aussi de la poésie.
Architectes avec lesquels J.P. Lefebvre collabora (liste non-exhaustive) :
Renée Gailhoustet, Jean Renaudie, Serge Renaudie, Nina Schuch et Hugues Marcucci, Olivier et Edith Girard, Jean et Maria Deroche, Paul Chemetov, Iwona Buczkowska, Katherine Fiumani et Gilles Jacquemot, Roland Simounet, Georges Maurios, Guy Naizot, Jacques Bardet, Oscar Niemeyer, Jean-Maur Lyonnet, Dominique Druenne, Francis Gaussel, Bernard Paurd, Christian et Marina Devillers, Léna Perot, Henri Gaudin, Ricardo Porro, Renaud de la Noue, Claire et Michel Corajoud, Borja Huidobro, Yves et Luc Euvremer, Jeronimo Padron-Lopez, Garry Faïf, Catherine Furet, Massimiliano Fuksas, Team Zoo, Lucien Kröll, Robert Bernard-Simonet.
Ouvrages publiés par Jean-Pierre Lefebvre :
Sous le pseudonyme de Raymond Passant : Banlieue de banlieue !, Ramsay, 1986.
– Banlieue 93, Paris, Messidor, 1989.
– Ika, Paris, Messidor, 1989.
– Requiem pour la Ville, Paris, Massimo Riposati, 1993.
– L’art de faire la ville : le quartier Saint-Denis basilique, Riposati, 1994.
– Une expérience d’écologie urbaine, Paris, Le Linteau?, 1999.
– Faim d’utopie, éd. Bertout, 1999.
– Faut-il brûler les HLM ? De l’urbanisation libérale à l’urbanisation solidaire, Paris, l’Harmattan, 2009
– Architecture : joli mois de mai quand reviendras-tu ?, Paris, l’Harmattan, 2011.
– Nous sommes la jeunesse ardente qui veut escalader le ciel…, Paris, l’Harmattan, 2014.
Notes de bas de page :
1.Sébastien Radouan, « La SODÉDAT 93 dans la ZAC? Basilique de Saint-Denis. Une SEM départementale en mission pour l’architecture (1974-1994) », Histoire urbaine, Société française d’histoire urbaine, mars 2024, n°68.
2.Lefebvre Jean-Pierre, Une expérience d’écologie urbaine, Paris, Le Linteau, 1999, p. 17.
3. Idem, p. 59-62, 65.
4. J.-P. Lefebvre est directeur adjoint de la Sodédat de 1974 à 1981, puis Directeur jusqu’en 1992.



