La médiathèque archéo : L'expédition du "Kon Tiki"

La médiathèque archéo : L’expédition du "Kon Tiki"

17 août 2020 , par Ivan Lafarge

Une incroyable aventure d’archéologie expérimentale ! Récit de voyage - Tous publics

Ivan Lafarge, archéologue médiéviste, pratique régulièrement l’expérimentation archéologique autour de la fabrication et de la mise en œuvre du plâtre dont il est spécialiste. C’est donc le récit d’une incroyable aventure d’archéologie expérimentale qu’il a choisi de partager - la traversée du Pacifique du Pérou à la Polynésie, à bord d’un radeau inca...


« Quand on est archéologue, on entend souvent des considérations admiratives : "Je rêvais de faire ça quand j’étais petit", "Vous voyagez beaucoup, quelle chance", "Vous devez avoir vécu plein d’aventures"... Quand on est archéologue en Seine-Saint-Denis on a un très beau métier, mais on déçoit souvent son public avide d’exotisme et d’aventure. Pourtant on a été jeune soi-même et sur la route qui nous a mené à ce métier on a croisé l’exotisme et l’aventure et pas seulement par la fiction. Parce que la caricature naît souvent de faits réels. »
1947 : l’anthropologue norvégien Thor Heyerdahl (1914-2002), après avoir vécu un an en Polynésie sur l’île de Fatu Hiva où il a étudié la faune, la flore et recueilli les légendes des hommes, est persuadé que le peuplement de la Polynésie s’est fait à partir de la Côte Pacifique du Pérou. Il reconstitue un radeau inca pour tenter de le prouver.

L’expédition du "Kon Tiki", par Thor Heyerdahl, 1951, édition française originale, traduction de Marguerite Gay et Gerd de Mautort, 1951, chez Albin Michel ; réédité en 2011 aux éditions Phébus

L’expédition du "Kon Tiki" est le récit d’une véritable aventure. Après avoir étudié la géographie et la biologie au début des années 1930, Thor Heyerdahl, part en Polynésie avec sa jeune épouse, Liv Coucheron Torp, d’abord à Tahiti, puis sur les îles de Fatu Hiva et Hivoa. Après avoir passé un an sur place à étudier la faune et la flore de ces îles, ils rentrent en Norvège convaincus que "le paradis sur terre est une illusion". Sur la base des récits mythiques traditionnels de ces îles, Thor se convainc qu’à l’origine du peuplement de la Polynésie se trouve la migration de populations depuis la côte pacifique d’Amérique du Sud - et non des populations venues directement de l’Asie comme on le pensait alors. A partir de son retour en Norvège en 1938, il se consacre à cette thèse, publiée en 1952 (mais aujourd’hui dépassée).

Thor Heyerdahl est un esprit aventureux. Il reprend ses études interrompues par la seconde guerre mondiale. A la suite du rejet de sa théorie par la communauté scientifique, il conçoit l’idée de ce voyage, pour constituer une preuve de l’hypothèse qu’il avance.
Avant le départ...

« Vous vous trompez, vous vous trompez complètement, répéta-t-il, en secouant la tête avec indignation pour chasser l’idée que je lui avais suggérée.
" Mais vous n’avez pas encore lu mes arguments, insistais-je en lui montrant le manuscrit qui était posé sur la table.
" Des arguments ! dit-il. On ne peut pas traiter les problèmes ethnographiques comme l’énigme d’un roman policier.
" Pourquoi pas ? dis-je. J’ai basé mes conclusions sur mes propres observations et sur les fait établis par le science.
" Le but de la science, c’est la recherche pure et simple, remarqua-t-il avec calme. Pas de vouloir prouver ceci ou cela. »
Il mit soigneusement de côté mon manuscrit non ouvert et se pencha par dessus le bureau.
« Il est tout à fait exact que l’Amérique du Sud a été le foyer de quelques-unes des civilisations les plus extraordinaires du passé, et que nous ne savons ni ce qu’elles étaient au juste ni où elles disparurent quand les Incas prirent le pouvoir. Mais il y a, en tout cas, une chose une chose que nous pouvons affirmer avec certitude - c’est qu’aucun peuple de l’Amérique du Sud n’est allé jusqu’aux îles du Pacifique. »
Il m’adressa un regard scrutateur et continua :
« Savez-vous pourquoi ? La réponse est bien simple. Il ne pouvaient pas y arriver puisqu’ils n’avaient pas de bateaux.
" Ils avaient des radeaux, objectai-je d’un ton hésitant. Des radeaux en bois de balsa, vous savez. »
Le vieillard sourit et dit tranquillement :
« Bon, vous pouvez essayer d’aller en radeau du Pérou aux îles du Pacifique. »


L’expédition du Kon-Tiki, 1e édition de 1948, p. 23-24

C’est donc pour tenter de prouver sa théorie, qui impliquait que des radeaux de balsa pouvaient affronter la haute mer, que Thor se lance en 1947 dans la première et très spectaculaire opération d’archéologie expérimentale grandeur nature de l’histoire : la traversée est-ouest du Pacifique, de l’Amérique du Sud à la Polynésie sur un radeau "inca", reconstitué d’après les documents du XVIe siècle. La seule propulsion du radeau serait le vent et le courant et le seul contact avec le monde serait une radio.

Reconstituer le radeau a d’abord nécessité une véritable expédition dans la forêt amazonienne pour se procurer les troncs de balsa et les pièces de bois nécessaires à la construction - mais le 28 avril 1947, il était paré au voyage ! Ce jour-là, Thor Heyerdahl, commandant l’expédition et ses six compagnons - Herman Watzinger (ingénieur, second), Bengt Danielsson (anthropologue de l’université d’Uppsala et seul hispanophone de l’équipe), Erik Hesselberg (seul marin confirmé de l’expédition et ami d’enfance de Thor), Knut Haugland et Torstein Raaby (techniciens radio qui avaient tous deux fait leurs preuves dans la résistance pendant l’occupation) et le perroquet Lolita (qui sera le seul à ne pas finir la traversée) - larguent les amarres du Kon Tiki au port de Callao sur la côte pacifique du Pérou et prennent la mer. Ils sont tous norvégiens sauf Bengt Danielsson qui est suédois et le perroquet qui est péruvien. Malgré leurs compétences, aucun n’a d’expérience de navigation en radeau.

Le plan de navigation était des plus simples : suivre le courant de Humbolt en direction du nord, puis l’alizée subéquatorial vers l’ouest et la Polynésie.
Pari réussi !

Des vagues noires se dressaient partout comme des tours, et les étoiles, en myriade scintillante, tiraient de faibles reflets du plancton. Le monde était simple, rien que des étoiles dans la nuit. Qu’on fut en 1947 avant ou après le Christ n’avait aucune importance. Nous vivions, et cela, nous le sentions avec force. Nous comprenions qu’avant l’âge de la technique les homme avaient eu une vie pleine - oui, plus pleine et plus riche que celle des modernes. Le temps et l’évolution cessaient d’exister ; les choses qui étaient vraiment réelles et qui comptaient vraiment avaient toujours été les mêmes, le restaient aujourd’hui et le resteraient toujours. Nous étions comme engloutis dans le commune mesure absolue de l’histoire : des ténèbres inviolée et infinies sous une multitude d’étoiles.

L’expédition du Kon-Tiki, 1e édition de 1948, p. 175

Après 97 jours de mer, ils arrivent en vue de l’île d’Angatau, mais ne peuvent pas accoster. C’est au cent-unième jour qu’ils touchent terre sur l’atoll de Raroia malgré la barrière de corail !

Bien que sa théorie sur le peuplement des îles du Pacifique n’ait pas été prouvée, Thor Heyerdahl a démontré la possibilité d’un tel voyage et la navigabilité du radeau grâce aux courants favorables ; selon les mêmes techniques, un retour ne serait possible que par le Pacifique sud.
A partir de 1950, la multiplication des fouilles et des datations au radiocarbone dans le Pacifique ont démontré l’installation de population polynésiennes d’ouest en est, ce que confirme la génétique, par des études récentes. Autre témoignage à retenir : la diffusion de la patate douce dans ces îles est le gage que le contact a bien eu lieu anciennement entre la Polynésie et l’Amérique du Sud.

Pour compléter la lecture :

  • Le film documentaire de l’expédition, diffusé en 1950 sous le même titre, L’expédition du "Kon Tiki" a reçu l’oscar du meilleur documentaire en 1951.
  • Un film fictionnel sorti en 2012, Kon-Tiki, écrit et réalisé par Joachim Rønning et Espen Sandberg, retrace l’expédition.
  • Un podcast diffusé sur France Culture, "Dans les pas des grands explorateurs : Thor Heyerdahl et le Kon-Tiki, sur les traces des premiers Polynésiens" (2017 - 60 min)
  • Pour découvrir l’histoire de la Polynésie, de son peuplement et de sa culture musicale, un podcast de l’émission JukeBox "Polynésie : du mythe au paradis perdu" (2020 - 60 min)
  • Erik Hesselberg a lui publié un recueil de dessins sur l’expédition, édité en français sous le titre Les compagnons du Kon Tiki
  • Pour aller plus loin : un épisode de l’émission C’est Pas Sorcier : "Incas : L’empire du Soleil"