Les collections de...#1 - la JPGF, section du Bourget

Les collections de...#1 - la JPGF, section du Bourget

6 avril 2021 , par Caroline Hoerni, Cristina Gonçalves-Buissart, Pascal Métrot

La Seine-Saint-Denis a livré de nombreux mobiliers? archéologiques, collectés, au cours de prospections ou de fouilles, par divers acteurs de l’archéologie actifs sur le territoire depuis le 19e siècle (passionnés, associations, collectivités etc.)

De l’archéologie insouciante à l’archéologie de sauvetage

En 1961, des étudiants de la Sorbonne créent l’association "jeunesse préhistorique et géologique de France" (JPGF) ; à ce moment, les jeunes gens songent surtout à faire des fouilles estivales en province, à organiser des sorties thématiques - préhistoire, géologie. Ce sont les débuts classiques d’une association étudiante qui deviendra l’un des grands acteurs associatifs de l’archéologie séquano-dyonisienne. Car, très vite, certains membres réalisent qu’ils doivent s’intéresser au passé de l’Île-de-France.

Fouille de sauvetage à Tremblay-en-France en 1986, au lieu-dit "Les Ruisseaux", sur la rive droite du Sausset
Photo © JPGF, 1986

La période est en effet à l’aménagement débridé du territoire : rénovation urbaine et création de villes-nouvelles constellées de grands ensembles pour absorber les bidonvilles et résorber les quartiers insalubres, réalisation des grandes infrastructures que nous connaissons aujourd’hui : le réseau autoroutier, l’aéroport Charles-de-Gaulle, le RER, le périphérique... A partir de 1965 s’amorce ainsi une révolution urbaine en Île-de-France. Toute la Plaine de France, encore très rurale, entre dans une période d’urbanisme galopant pour les 40 années qui vont suivre. Les jeunes étudiants de la JPGF prennent conscience que tout va changer très vite. La terre va être profondément creusée pour ancrer les fondations de ces nouveaux bâtiments, le paysage va être lourdement impacté par ces réseaux qui s’implantent tous azimuts. Si les sols franciliens recèlent des vestiges archéologiques, ils seront bientôt irrémédiablement détruits par les engins de chantiers - et, si ce n’est pas le cas, ce sont les puissantes machines agricoles qui laboureront profondément les champs sur des sols arasés, nivelés, qui permettent une agriculture intensive.
Il s’agit donc désormais pour les jeunes gens de la JPGF d’explorer le passé des communes où ils vivent, de sauver ce qui peut l’être, alors que l’archéologie dite "préventive" est encore inexistante : ce n’est que depuis 2001 que l’état impose de faire des fouilles avant de construire ! Jusque là, tout était question de négociation et d’arrangement avec les aménageurs.

  • Fouille de sauvetage à la Fontaine Gantien en 1992 (Treamblay-en-France)
    Photo © JPGF, 1992
  • Fouille de sauvetage à la Ferme Cuypers en 1992 (Tremblay-en-France)
    Photo © JPGF, 1992

Certains membres de la JPGF - tous des bénévoles - créent alors des sections locales pour s’organiser plus efficacement : à Sarcelles, à Ermont-Eaubonne, à Villiers-le-Bel. Ils surveillent les chantiers de construction du Val d’Oise et y mènent des fouilles lorsqu’ils le peuvent ; ils organisent des prospections dans les champs. Ainsi, au Tillais ils découvrent un site antique lors du percement d’une déviation routière ; à Bouqueval ils mettent à jour des sépultures gauloises, avec des tombes de guerriers et des tombes à char.

La section le Blanc-Mesnil-Le Bourget et les fouilles en Seine-Saint-Denis

Plusieurs des bénévoles vivent en Seine-Saint-Denis où ils décident de créer une section en 1978.

C’est ainsi que naît la section "Le Blanc-Mesnil-Le Bourget", qui se donne pour mission de surveiller discrètement les divers travaux d’aménagement qui sont menés sur ce territoire, et d’alerter l’état s’ils repèrent des vestiges, afin de pouvoir négocier une fouille avec l’aménageur. Leur première fouille a lieu au Blanc-Mesnil, à l’intérieur de la ferme Notre-Dame, où se trouvent les vestiges d’une chapelle médiévale et du cimetière attenant. Puis l’association intervient près de l’église du Bourget, dans l’îlot Saint Nicolas, un ancien quartier d’habitation d’époques médiévales et modernes dans le vieux Bourget, repéré dans une usine qui devait être rasée. Elle repère un site antique à Dugny, au lieu-dit la Butte, où d’anciennes surfaces agricoles en limite du Bourget étaient décapées et reconverties en parking provisoire pour le salon de l’aviation ; quelques années plus tard, ce terrain sera d’ailleurs transformé en parking pérenne par le Département, et il accueillera en 2024 le village des médias pour les Jeux ! A Villepinte, les bénévoles mettent au jour un site antique et médiéval au lieu-dit "le Bel-Air" (aussi nommé "la Voye-des-Prés"). Ils fouillent à plusieurs reprises à Tremblay-en-France, dans le Vieux Pays et près du Sausset, notamment au lieu-dit "Les Ruisseaux" où un important site médiéval a été fouillé préalablement à l’aménagement d’une aire d’accueil des gens du voyage, dite l’aire des nomades. A côté de cette surveillance des travaux d’urbanisation, les membres de l’association mènent des prospections intensives dans les zones agricoles.
A partir des années 2000, les activités de la JPGF ralentissent. En effet, dès 2001, les interventions archéologiques sont plus fortement réglementées, notamment celles qui précèdent des constructions - ce que l’on appelle alors "l’archéologie préventive?". Celles-ci sont à présent effectuées par des opérateurs agréés par l’Etat.

  • "Tremblay-les-Gonesse : sous les nomades, des mérovingiens" (aire d’accueil des gens du voyage), du 10 février 1989
    Article du Parisien, mentionnant les vestiges archéologiques mis au jour au lieu-dit ’’Les Ruisseaux’’, au début du mois de février 1989. Ces découvertes ont été faites lors des travaux de terrassement de l’aménagement d’une aire accueil pour les gens du voyage, située sur les communes de Tremblay et Villepinte. Les travaux ont été provisoirement interrompus pour permettre à la JPGF de mener des fouilles de sauvetage.
  • "Vestiges historiques : poursuite des fouilles" (aire d’accueil des gens du voyage), du 11 février 1989
    Article du Parisien.
  • "D’une pierre, deux coups" (aire d’accueil des gens du voyage), du 17 février 1989
    Article de La Renaissance.

Des collections importantes intégrées dans des études archéologiques à l’échelle? de l’Île-de-France

Tout au long des 42 années d’activités de l’association, de fouilles et de prospections, des collections de mobilier archéologique ont été constituées, sans être toutes étudiées par les bénévoles, faute de temps, de moyens ou de compétence : en effet, l’analyse des mobiliers? collectés sur le terrain relève de spécialistes. Pour autant, le souhait de la JPGF a toujours été que ses découvertes soient mises au service de la collectivité scientifique. Ainsi, l’importante collection d’outils lithiques préhistoriques conservée par la JPGF est aujourd’hui analysée dans le cadre d’un projet collectif de recherche, constitué d’archéologues du CNRS, de l’Inrap et de l’Université, mené sur les silex franciliens pour déterminer les lieux d’approvisionnement en matière premières (Pierre Allard, Vincent Delvigne, Pierre Bodu, Laurence Manolakakis, Françoise Bostyn, et al.. Matières premières du Bassin parisien  : les silex cénozoïques d’Ile-de-France. Rapport de PCR, Service régional d’archéologie d’Île-de-France, 2019).

La JPGF a été l’un des premiers acteurs importants pour l’archéologie francilienne. Pourtant, aujourd’hui il n’y a personne pour prendre la relève, notamment parce que l’archéologie s’est professionnalisée depuis les années 2000. Les sections de Sarcelles et Ermont-Eaubonne ont disparu, tandis que celle de Villiers-le-Bel reste encore timidement active, ainsi que celle du Bourget. Les collections risquent d’être démembrées, les objets égarés ou jetés, ce qui constituerait une perte irrémédiable pour la recherche scientifique.
C’est pourquoi l’association a choisi de transférer progressivement la conservation de ses collections à des services archéologiques territoriaux : le bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis (pour les mobiliers des opérations de la Seine-Saint-Denis) et Archéa (pour les mobiliers du Val d’Oise, de la Seine-et-Marne et de quelques communes de l’Oise). Les procédures de dévolution, longues et progressives, se font sous l’égide du Service régional d’archéologie d’Île-de-France. Outre des accords officialisés par les services de l’état, cela nécessite un gros travail de récolement préalable des objets.

Tesson de céramique? décoré à la molette?
Tesson en céramique? ?, datée du VIe siècle
Décor à la molette? ?
Découverte Rue Cruppet (Tremblay-en-France)
N° inv. 487.125.003
Conservation provisoire : bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis
Fouilles dans la Vallée du Sausset, p.105
Photo © JPGF
Tesson de céramique? décoré à la molette?
Tesson en céramique? ?, datée du VIe siècle
Décor à la molette? ?, motif en "Y enchevêtrés"
Découverte Clos-Saint-Charles (Tremblay-en-France)
N° inv. 669.004.006
Conservation provisoire : bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis
Fouilles dans la Vallée du Sausset, p.305
Photo © JPGF
Oule? en céramique?
Oule? ? en céramique? ?, datée du XIIIe siècle
Décor de flammules
Découverte Rue Cruppet (Tremblay-en-France)
N° inv. 487.035.004
Conservation provisoire : bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis
Fouilles dans la Vallée du Sausset, p.173
Photo © JPGF
Fusaïole en bois de cerf
Fusaïole en bois de cerf, datée du VIe siècle
Décor d’ocelles
Découverte Rue Cruppet (Tremblay-en-France)
N° inv. 487.028.019
Conservation provisoire : bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis
Fouilles dans la Vallée du Sausset, p. 68
Photo © JPGF
Bague en bronze
Bague en bronze, datée du VIe siècle
Ornée d’un chrisme
Découverte Rue Cruppet (Tremblay-en-France)
N° inv. 487.031.025
Conservation provisoire : bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis
Fouilles dans la Vallée du Sausset, p.71
Photo © JPGF
Perle en verre
Perle en verre, datée du VIe siècle
Pâte noire à filet d’émail blanc
Découverte Rue Cruppet (Tremblay-en-France)
N° inv. 487.100.000
Conservation provisoire : bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis
Photo © JPGF
Cornillon de chèvre
Cornillon de chèvre, datée du VIe siècle
Découverte Clos-Saint-Charles (Tremblay-en-France)
N° inv. 669.040
Conservation provisoire : bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis
Fouilles dans la Vallée du Sausset, p.293
Photo © JPGF
Mandibule de mouton
Mandibule de mouton, datée du VIe siècle
Découverte Clos-Saint-Charles (Tremblay-en-France)
N° inv. 669.040
Conservation provisoire : bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis
Fouilles dans la Vallée du Sausset, p.293
Photo © JPGF

Des collections tremblaysiennes étudiées dans le cadre du « PCR Tremblay »

Dans le cadre du projet collectif de recherche (PCR) mené par Cristina Gonçalves-Buissart sur l’évolution du territoire tremblaysien au Moyen-Âge (dit « PCR Tremblay »), le service régional de l’archéologie a autorisé le transfert provisoire pour étude du matériel archéologique collecté à Tremblay par l’association. En effet, les membres de la JPGF ont exploré six sites dans cette commune – ‘’les Ruisseaux’’, et à l’entrée du vieux village : "la Rue Cruppet", "la Ferme Cuypers", "la Fontaine Gantien", "le Clos Saint-Charles", et "Entre-deux-voies". Le « PCR Tremblay » reprend l’étude de cinq de ces sites ("Entre-deux-voies", d’époque antique, n’intègre pas le PCR). Le bureau du patrimoine archéologique du Département accueille donc temporairement la céramique?, les ossements animaux et humains, et le petit mobilier.

  • Dessins de céramiques médiévales trouvées aux Ruisseaux (Tremblay-en-France)
    Les céramiques dessinés par les membres de la JPGF sont complétés et numérisés par la céramologue participant au PCR.
    Rapport d’activités année 2020, fig.8, p.63
    Dessin © JPGF ; Annie Lefèvre / Inrap
  • Photographies des tessons de céramique? décorées à la molette?, trouvées aux Ruisseaux (Tremblay-en-France)
    Ces tessons décorés à la molette? ? ont été photographiés dans le cadre du PCR.
    Rapport d’activités année 2020, fig.6, p.58
    Photo © Annie Lefèvre / Inrap
  • Dessins des objets en os trouvés Rue Cruppet : peignes, poinçon et fusaïole (Tremblay-en-France).
    Les objets en os ont été dessinés par le spécialiste des matières osseuses.
    Rapport d’activités année 2020, fig.41, p.124
    Dessins - DAO © Jean-François Goret / DHAAP

A ses débuts, la JPGF s’est attachée à sauver de la destruction les vestiges d’un passé francilien alors peu connu. Depuis 30 ans, des fouilles sont menées par divers autres opérateurs d’archéologie : le bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis, l’Inrap, Archéodunum, Eveha... il s’agit aujourd’hui de réunir les données archéologiques dans le cadre d’études collectives élargies. L’association a décidé de verser ses découvertes au pot commun de l’étude archéologique afin de participer à la construction de la connaissance collective.

Peigne en os
Peigne en os du VIe siècle
Découvert aux Ruisseaux (Tremblay-en-France)
N° d’inventaire 205.120.009
Conservation provisoire : bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis
Fouilles dans la Vallée du Sausset, p.33
Photo © JPGF

Références bibliographiques

  • Cristina Gonçalvès-Buissart (coord.), Projet collectif de recherche. Evolution du terroir de Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis), du Ve au XIIe siècle. Rapport d’activités de l’année 2020, mars 2021
  • Jean-Pierre De Régibus, Simone Gibert, Pierre Peyrecave, Henri Proux et Jérôme de Régibus, Fouilles dans la Vallée du Sausset. Sauvetages urgents sur les sites 205 : Les Ruisseaux, 487 : Rue Cruppet, 493 : Fontaine Gantien, 502 : Ferme Cuypers & 669 : Clos Saint-Charles à Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis), publication de la JPGF, Le Bourget, 2013