Un ensemble exceptionnel de fours domestiques à Tremblay-en-France

Un ensemble exceptionnel de fours domestiques à Tremblay-en-France

9 février 2021 , par Cristina Gonçalves-Buissart

Une batterie de fours mise au jour lors de la fouille du site de la RD40 - VDS3123, VDS3214 et VDS3125

La fouille préalable à la réalisation de la RD40 à Tremblay-en-France en 2004-2005 a livré une dense occupation de la fin du Bas Empire jusqu’au XIIe siècle. Parmi les vestiges mis au jour, subsiste un ensemble bien conservé de fours domestiques de l’époque mérovingienne. Ils appartiennent à la première phase d’occupation du site, entre les VIe et VIIIe siècles. Ce sont les fours référencés dans notre base de données archéologiques sous les identifiants VDS3123, VDS3214 et VDS3125.
Sur les 24 fours découverts au total sur ce site, trois ont conservé quasiment intacte leur voûte, ce qui est peu fréquent : deux d’entre eux sont les fours VDS3123 et VDS3125 ; un seul four a livré un conduit de cheminé permettant l’évacuation des fumées, sous la forme d’une tuyère : le four VDS3123 ; enfin, un seul four a livré un radier : le four VDS3124. Cet ensemble est donc exceptionnel !

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Les fours domestiques VDS3123, VDS3214 et VDS3125
Vue d’un groupe de trois fours domestiques disposés autour d’une même aire de travail.
Datés de l’époque mérovingienne, ils appartiennent à la première phase d’occupation du site, entre le 6e siècle et le 8e siècle.
Dans une premier temps est aménagé le four VDS3124 (au centre) ; dans un second temps sont creusés, sans doute simultanément, les fours réf. VDS3123 (droite) et VDS3125 (gauche).
Leur état de conservation est remarquable.
Photo © Crisitina Gonçalves-Buissart / Département de la Seine-Saint-Denis

Une batterie de trois fours

Il s’agit d’une batterie de trois fours qui se distingue par son exceptionnel état de conservation avec des voûtes en place (bien visibles sur les photographies ci-dessous, notamment pour le four VDS3123). Elle s’organise autour d’un même creusement central, servant aussi de zone de travail. Le premier four creusé est VDS3124. Puis ensuite, on observe le creusement sûrement simultané de deux autres fours VDS3123 et VDS3125.

  • Les fours domestiques VDS3123, VDS3214 et VDS3125
    Les fours s’organisent autour d’une fosse commune (VDS3122 - fosse centrale).
    On accédait peut-être, mais sans certitude, à cette aire centrale par le côté nord où l’on observe un creusement (VDS3126 - partie droite de la photo).
    Photo @ Emmanuelle Jacquot / Département de la Seine-Saint-Denis
  • Les fours VDS3123, VDS3214 et VDS3125, relevé en plan?
    Relevé en plan? ? des trois fours s’organisant autour de la même fosse centrale.
    Dans le premier état de cette aire de travail, le plus grand four, VDS3124, est aménagé. Dans un second état sont creusés les fours VDS3123 et VDS3125
    Dessin © Laurent Michel / Département de la Seine-Saint-Denis

Sur les parois de l’un des fours, le VDS3123, il y a les traces des outils utilisés pour sa confection : probablement de petits piochons, d’une épaisseur de 4 cm, qui ont entaillé le substrat? lors de la construction ; ces traces ont été conservées grâce à la cuisson des parois du four. Il a ainsi été en premier lieu creusé en sape dans le substrat limoneux, par l’avant, les coups étant portés de haut en bas sur toute la surface de frappe (les coups dépassent rarement 0,20 m de long), par une personne assise à genoux dans la fosse, puis la voûte est achevée de l’intérieur. L’ensemble mesure 1,20 m de diamètre pour 0,60 m de hauteur sous voûte. Ce même four est doté d’une tuyère pour l’évacuation des fumées, d’une longueur de 0,30 m et d’un diamètre de 0,10 m.

  • Four domestique VDS3123, vue en coupe
    Le four mesure 1,20 m de diamètre pour 0,60 m de hauteur sous voûte.
    La voûte est quasiment intacte. Une tuyère a été aménagée sur le côté droit pour permettre l’évacuation des fumées ; c’est le seul four du site à avoir livré ce dispositif.
    Photo © Emmanuelle Jacquot / Département de la Seine-Saint-Denis
  • Four domestique VDS3123, vue de traces d’outil
    Vue de traces d’outil à l’intérieur du four. L’outil utilisé est sans doute un petit piochon, dont le fer était large de 4 cm. Les coups ont débord été portés de haut en bas sur toute la surface de frappe.
    Photo © Cristina Gonçalves-Buissart / Département de la Seine-Saint-Denis

Ces fours sont constitués d’une cavité creusée en sape dans le limon? naturel (d’où le qualificatif de fours excavés), servant à la fois de chambre de chauffe et de cuisson : on y mettait à la fois le combustible et les plats à cuire. On remarque d’ailleurs sur les photos les parois et soles rubéfiées, c’est-à-dire rougies par les chauffes répétées à des températures élevées.
Le premier four creusé, VDS3124, présente un aménagement unique sur le site, préalable à la construction de la sole : un radier de pierres, de tuiles et de calcaire lié par une couche d’argile jaune sur une épaisseur de 6 cm, permettant sans doute une meilleure réfraction de la chaleur. La sole fait 1,40 m de diamètre et s’ouvre directement sur l’aire de travail.

Four domestique VDS3124, vue du radier
La sole mesurait 1,40 m de diamètre et s’ouvrait directement sur la fosse centrale.
Le radier sur lequel a été aménagée la sole est ici visible : épais de 6 cm, composé de pierres, tuiles et calcaire liés par de l’argile, il servait peut-être à améliorer les performances du four en augmentant la réfraction de la chaleur.
Photo © Cristina Gonçalves-Buissart / Département de la Seine-Saint-Denis

Comment fonctionnait cet ensemble de fours ? Zoom sur la fosse VDS3122

Four domestique VDS3123, vue des rejets cendreux
La fouille a permis d’observer un niveau de rejet cendreux encore en place.
Photo @ Emmanuelle Jacquot / Département de la Seine-Saint-Denis

Les trois fours sont associés à une fosse unique VDS3122, située au-devant. Très polyvalente, elle a servi à la fois d’aire de travail et de cendrier : on y déversait les cendres lors du nettoyage du four ; on s’y installait aussi pour faire son frichti et poser tout le petit bazar de cuisine. Mais avant cela, la fosse a permis de construire les fours : une fois creusée, on a pu percer les fours dans ses parois.

Il s’agit ici d’une fosse de 2,40 m de large sur 3 m de long et 0,80 m de profondeur. Le premier four semble creusé à peu près au milieu de la paroi sud, dans le substrat naturel limoneux. Les deux autres fours ont été creusés dans les parois est et ouest, après l’abandon du premier four. Les fours s’ouvraient donc directement sur cette fosse : la bouche du four permettait ainsi de curer les cendres et d’enfourner les plats à cuire.
La fosse centrale elle-même était sommairement organisée : après l’abandon du premier four VDS3124, une partie de la fosse servait de déversoir pour les cendres des nouveaux fours VDS3123 et VDS3125. L’utilisation de ceux-ci a engendré des rejets cendreux importants, encore en place dans la zone centrale lors du dégagement. Les deux derniers fours ont fonctionné de façon simultanée, ce qu’a révélé la stratigraphie des couches et la datation des fours. Un autre espace, non rempli de charbons de bois, devait permettre de travailler au propre, près d’une sorte de banquette en surplomb qui pouvait servir à entreposer du matériel de cuisine. On accédait, peut-être mais sans certitude, à cette zone de travail par le côté nord de la fosse où l’on observe le creusement VDS3126, qui n’est pas rattachable à un état particulier.

Le contexte de découverte : La fouille de la Vallée du Sausset – Route Départementale 40

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Plan? du site de la RD40 à Tremblay-en-France
Les occupations, du Bas Empire au 12e siècle. En violet figurent les structures d’époque mérovingienne dont font partie les trois fours.
Dessin @ Cristina Gonçalves-Buissart / Département de la Seine-Saint-Denis

Cet ensemble a été mis au jour sur le site de la Vallée du Sausset - RD40 à Tremblay-en-France. Celui-ci a notamment livré les témoins d’un secteur d’activités domestiques, en limite d’un habitat non identifié, du Premier Moyen Age, qui s’est développé du VIe au XIIe siècle. Parmi les structures domestiques du site, on note la présence de fosses, de cabanes excavées et de fours excavés. Le VIIIe siècle marque un tournant dans l’évolution du site, avec une expansion de l’occupation et une plus forte densité de structures. L’occupation se structure? en petites unités d’exploitation agro-pastorale tenues par un ou plusieurs groupes familiaux dont certains individus ont été inhumés sur place. La période la plus importante, en nombre de contextes, est les XIe-XIIe siècles. La topographie des lieux ne diffère pas des périodes précédentes, mais on observe un déplacement vers le sud. Les fours domestiques deviennent inexistants et les silos plus nombreux avec un volume important.

En tout, ce sont vingt-quatre fours culinaires excavés, individuels ou fonctionnant en série, qui ont été découverts. Aucune véritable « aire artisanale » n’a été déterminée, les fours se distribuant sur la totalité de l’emprise décapée, bien que des groupes de fours aient pu s’organiser autour d’une même fosse : quatre autres batteries similaires ont été dégagées. Ces fours s’ouvrent sur des fosses servant de cendrier et d’aire de travail. Les entrées de fours correspondent à des ouvertures directes dans la fosse, avec parfois un aménagement en pierre calcaire servant à la consolidation de la bouche, réduisant les risques d’érosion et participant au système de fermeture. Ces fours ont tous des soles de forme circulaire avec une relative homogénéité des surfaces. A l’époque carolingienne, leurs soles ont un diamètre supérieur à 1,20 m, alors que pour la période précédente, le diamètre varie de 1 m à 1,20 m. L’épaisseur des soles est également stable, oscillant entre 2 et 3 cm. Hormis dans un cas, VDS3124, les fours sont simples, sans radier préalable en pierres ou tuiles en réemploi. Des traces de réfection ont pu être observées sur plusieurs fours, notamment des soles superposées par rajout de limon. Des traces de curage pour la mise en place d’une nouvelle sole ont aussi été identifiées dans quatre cas.

Le rôle des fours domestiques

Les fours domestiques participent à la vie économique des habitants et nous renseignent sur les modes de vie et d’alimentation. L’évolution et la place qu’occupe les fours domestiques au sein des villages sont révélatrices des transformations économiques et sociales à une période donnée.
Il existe différents types de fours, bien distincts : les fours domestiques, à vocation essentiellement culinaire, et les fours artisanaux. Ici, aucun mobilier n’atteste les produits cuits, et aucun prélèvement n’a été fait permettant de déterminer ce qui a été cuit (mais souvent, il s’agit de pain). Néanmoins on peut affirmer qu’il s’agit bien de fours culinaires par leur aménagement distinctif. Les fours à usage artisanal, comme les bas-fourneaux ou les fours de potiers ou tuiliers, ont des caractéristiques bien différentes.
Une question importante n’a pu être résolue par la fouille, celle de leur position par rapport à d’autres structures utilitaires : les fours mérovingiens VDS3214, VDS3123 et VDS3124 ne sont pas associés à des fonds de cabane ni à des silos. On ignore également où se situe les habitations, aucune trace n’ayant pu être identifiée pour la période ; elles se trouvent hors emprise de la fouille sans que l’on puisse la localiser.

Bibliographie

Gonçalves-Buissart, C. dir. 2006 – Tremblay-en-France, Route Départementale 40 (93073 Seine-Saint-Denis). Rapport préliminaire de fouille archéologique. Arrêté de prescription n° 2004-555. Arrêté de désignation n° 2004-767. Conseil général de Seine-Saint-Denis, Bureau du Patrimoine, Centre Départemental d’Archéologie - DRAC Ile-de-France, Service Régional de l’Archéologie. 2006. 2 volumes 256 p. + 291 p.
=> consultez le rapport de fouille : textes et annexes