#objet 1 : un tesson de céramique médiéval découvert à Tremblay-en-France

#objet 1 : un tesson de céramique médiéval découvert à Tremblay-en-France

5 mai 2020 , par Caroline Hoerni, Cristina Gonçalves-Buissart

Céramique dite "de Tating" du VIIIe-IXe siècle

Les archéologues du bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis mènent des opération archéologiques dans les limites administratives du département. Cependant, bien souvent, ils découvrent des objets provenant de beaucoup plus loin... Observons ce petit tesson de céramique?, qui nous rappelle que les commerçants frisons - venus de la région du grand delta Rhin-Meuse, au nord-est de l’actuel Royaume des Pays-Bas - fréquentaient les marchés de Saint-Denis il y a plus de 1000 ans...

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Tesson dit "de Tating" découvert à Tremblay-en-France
Photo © Emmanuelle Jacquot / BPA / Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis

Le tesson de céramique? dite “de Tating”

Ce tesson de terre cuite est un fragment de panse – le corps du pot – d’environ 5 cm sur 5 cm. Il révèle une pâte fine blanche à cœur gris dont les surfaces sont gris-noir et polies. Sur la paroi extérieure figurent deux registres de losanges conservés en négatif. Ces caractéristiques technologiques (sa pâte fine, sa surface noire et lustrée avec un décor blanchâtre obtenu par l’application de fines feuilles d’étain) et les motifs géométriques (des losanges comme ici, sur d’autres pots des bandes verticales, horizontales ou des triangles organisés en étoile) ont permis d’identifier le tesson : un tesson de céramique dite “de Tating” !
Le tesson a été soigneusement observé et décrit par les archéologues. Cependant, on ignore quelle forme avait le pot dont il provient…

Tesson "dit de Tating" découvert à Tremblay-en-France
Le fait de dessiner les objets permet de les observer en détail « sous toutes les coutures » ; le liseré noir à gauche du dessin est le profil du tesson, c’est-à-dire son épaisseur dessinée avec toutes les subtilités de sa forme.
Dessin © Nicolas Latsanopoulos / BPA / Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis
Etudier un tesson
“Panse”, “col”... de quoi parle-t-on ? Pour analyser un tesson, les archéologues doivent l’étudier sous toutes ses coutures : la pâte, le décor, le type de fabrication et son emplacement d’origine sur le pot. Il est plus facile de retrouver la forme du pot lorsque le tesson est un fragment de rebord ou de col (comme sur le dessin) ; mais un fragment de panse est très difficile à repositionner.
Dessin © Nicolas Latsanopoulos / BPA / Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis

Une découverte inattendue

Le tesson dit “de Tating” de Tremblay-en-France a été mis au jour dans le comblement d’une grande fosse (dont on ignore l’usage originel), lors des fouilles d’un habitat rural médiéval, allée des Tilleuls, en 2007.
Cette découverte est remarquable. En effet, en France, les archéologues ont trouvé des tessons dits “de Tating” à trois endroits seulement : 60 tessons à Saint-Denis dans les fouilles de l’abbatiale, et un tesson à Orléans, lors des fouilles d’un habitat rural aisé.

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Zone de fouille de l’allées des Tilleuls à Tremblay-en-France
Photo © Emmanuelle Jacquot / BPA / Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis

La céramique "de Tating" et les échanges transfrontaliers au Moyen Âge

Le nom de céramique “de Tating” vient du site archéologique où un tesson de ce type a été découvert pour la première fois : dans la commune de Tating, en Allemagne du Nord. Si elle est rare en France, en revanche elle est plus fréquemment découverte en Europe du Nord, dans la région de la Baltique et autour de la Mer du Nord - dans les pays scandinaves, en Grande-Bretagne et en Allemagne.
Elle a été probablement été inventée en Rhénanie, puis les ateliers de production ont essaimé en d’autres lieux – sans que l’on sache où : en Allemagne, en France du Nord, dans la vallée de la Meuse ?
Ce tout petit débris est donc riche d’informations. En effet, la vaisselle "de Tating" est une production de luxe, fabriquée du VIIIe au début du IXe siècle. Bien qu’ils soient isolés, les tessons de Tremblay-en-France et d’Orléans témoignent de l’importation à longue distance d’un objet précieux au VIIIe siècle. On suppose que les propriétaires de ces pots étaient suffisamment aisés pour acheter des objets coûteux, ou qu’ils échangeaient avec des marchands de la mer Baltique et la mer du nord. Les textes mentionnent d’ailleurs la présence de marchands frisons et saxons à la foire de Saint-Denis au VIIIe siècle.
Les archéologues ne peuvent aujourd’hui pas répondre à la question : “Pourquoi une vaisselle aussi luxueuse se trouve-t-elle dans un site rural ?” L’histoire ancienne de Tremblay-en-France est encore mal connue : les études sont en cours. Cristina Gonçalves-Buissart, archéologue au bureau du patrimoine archéologique, coordonne en effet un projet collectif de recherche, qui réunit de nombreux chercheurs de plusieurs institutions, autour de l’histoire médiévale de ce territoire. A suivre !

Ressources en ligne

Avec la classe ou en famille

  • Comment les archéologues font-ils parler les tessons ? Visitez le LabArchéo de l’Inrap, au rayon céramologie.
  • Pour tout savoir sur le premier Moyen-Âge, c’est-à-dire la période du Ve au XIe siècle : un quizz et un court film d’animation (3 min) sur le site de l’Inrap.

Pour les plus grands... ou pour préparer les cours

  • Souhaitez-vous visiter l’abbaye de Saint-Denis aux VIIIe et IXe siècles, l’un des grands sites archéologiques de la collection de référence du ministère de la Culture ? C’est par ici !
  • Finissez-en avec les idées reçues sur le Moyen-Âge sur le site de l’Inrap : c’est par  !
  • Rencontrez Nicole Rodrigues, une archéologue médiéviste à Saint-Denis, dans le Magazine de la Seine-Saint-Denis

Bibliographie

Un ouvrage pour les passionnés d’histoire et de voyages

Stéphane Lebecq, Marchands et navigateurs frisons du Haut Moyen Age, vol. I, Essai, vol. II, Corpus des sources écrites, Presses Universitaires du Septentrion, Lille, 2015 (1ère éd. 1983)

Publications scientifiques

  • Cristina Gonçalves-Buissart, Ivan Lafarge et Cyrille Le Forestier, « Les habitats ruraux du haut Moyen Âge en Seine-Saint-Denis. État des lieux », Archéopages 34, 2012 [en ligne]
  • Nicole Meyer-Rodrigues (N.) 1993 : Tessons de céramique dite « Tating » découverts à Saint-Denis. In Piton (D.) (dir.)- Travaux du groupe de recherches et d’études sur la céramique dans le Nord - Pas-de-Calais. Actes du colloque d’Outreau (10-12 avril 1992). La céramique du Ve au Xe siècle dans l’Europe du Nord-Ouest. Nord-Ouest Archéologie, hors-série, p.267-274.

CARTEL

 
Tesson dit "de Tating"
Matière : terre cuite
Forme : fragment de panse
Pâte : pâte fine blanche à cœur gris, surfaces gris-noir polies
Décor : sur la paroi extérieure figurent deux registres de losanges conservés en négatif ; fines feuille d’étain en application
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Mesures : L 5 cm ; l 5 cm ; ép.
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Chronologie : Moyen-Âge
Périodisation : Premier Moyen-Âge, VIIIe-IX s.
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Contexte de découverte : comblement supérieur d’une fosse
De grande dimension (146x225x46 cm), de forme indéterminée, à bords évasés et fond plat, cette structure? est difficile à interpréter car située en limite d’emprise de la fouille.
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N° d’inventaire : TIL2528
Conservation : Centre départemental d’archéologie de la Seine-Saint-Denis
Opération : fouilles de l’Allée de Tilleuls, Tremblay-en-France, 2007 - opération CD93
Rapport d’opération : Gonçalves-Buissart (C.) (dir.) 2010 : Tremblay-en-France. Route de Roissy, Allée des Architectes, Allée des Tilleuls 93073 Seine-Saint-Denis, Rapport final d’opération de fouilles archéologiques. Conseil Général de la Seine-Saint-Denis. Bureau du Patrimoine. Centre Départemental d’Archéologie. DRAC Île-de-France, SRA? d’Île-de-France (Saint-Denis), 2010, p.59-79 en téléchargement